Après deux ans de gel quasi total, la fenêtre des introductions en bourse s'est rouverte — et pas timidement. SpaceX, OpenAI, Anthropic, Databricks : un pipeline qui pourrait éclipser le record d'Aramco. On décortique pourquoi le marché se réveille, et on confronte ces valorisations stratosphériques à la réalité du chiffre d'affaires.
Le marché des introductions en bourse fonctionne par fenêtres : des périodes où les conditions s'alignent pour que les entreprises osent franchir le pas. Après l'euphorie de 2021 (Rivian leva ~13,7 Mds$, source : dealroom.net), 2022 et 2023 ont été des années de quasi-gel — inflation, hausse brutale des taux, et des valorisations privées qui ne « passaient » plus sur les marchés publics. En 2026, plusieurs verrous ont sauté en même temps.
Une entreprise ne choisit pas sa date d'IPO au hasard. Elle attend que l'appétit du marché soit fort (investisseurs prêts à payer), que la volatilité soit basse (VIX calme), et que des comparables récents aient bien performé. Quand ces trois éléments s'alignent, la fenêtre est ouverte — et toutes les entreprises se précipitent en même temps. C'est exactement ce qui se passe en 2026.
Le graphique illustre le cycle : un pic d'activité en 2021, l'effondrement de 2022-2023, puis le redémarrage attendu en 2026. Ce qui rend ce cycle unique, ce n'est pas le nombre d'opérations — c'est la taille des dossiers en préparation.
Jamais autant de licornes à plusieurs centaines de milliards n'avaient été prêtes à entrer en bourse simultanément. Voici les dossiers qui définissent le mégacycle :
| Société | Métier | Valorisation visée | Levée estimée | Calendrier | Statut |
|---|---|---|---|---|---|
| SpaceX | Spatial / Starlink | ~1 750 Mds$ | ~75 Mds$ | Dépôt confidentiel ~1ᵉʳ avril 2026 | S-1 confidentiel |
| OpenAI | IA générative | ~1 000 Mds$ | n.c. | Fin 2026 / 2027 | En préparation |
| Anthropic | IA (Claude) | ~900 Mds$ | ~50 Mds$ | Dès octobre 2026 | S-1 confidentiel |
| Databricks | Data / IA pipeline | n.c. | n.c. | 2026 (rentable) | Candidat solide |
| CoreWeave | Cloud GPU | ~23 Mds$ (à l'IPO) | 1,5 Md$ | Mars 2025 | Déjà cotée |
Sources : builtin.com, nb.com, digitaltoday (SpaceX) ; builtin.com (OpenAI) ; aifundingtracker.com, marketwise.com (Anthropic) ; acquinox.capital (Databricks) ; dealroom.net (CoreWeave). Chiffres déclaratifs / objectifs, non garantis.
Le mastodonte. ~1 750 Mds$ visés, ~75 Mds$ à lever — la plus grosse IPO de tous les temps si elle aboutit (source : builtin.com).
~25 Mds$ de revenus annualisés. La CFO Sarah Friar évoque une cotation fin 2026 / 2027 (source : builtin.com).
~30 Mds$ de revenus annualisés, +1 400 % en un an. En discussion pour lever ~50 Mds$ (source : aifundingtracker.com).
Le seul candidat IA-data déjà rentable : ~5,4 Mds$ d'ARR, +65 %, FCF positif (source : acquinox.capital).
Malgré les rumeurs récurrentes, Stripe n'a pas prévu d'IPO en 2026. La fintech privilégie des rachats d'actions internes pour offrir de la liquidité à ses salariés sans entrer en bourse. Un bon rappel : tout ce qui est « licorne géante » n'est pas automatiquement candidat à une IPO.
Pour mesurer l'ampleur du dossier SpaceX, il faut le comparer au record actuel. En 2019, Saudi Aramco leva 25,6 Mds$ sur le Tadawul (29,4 Mds$ après l'exercice de la greenshoe, +10 % le premier jour — source : reuters factbox, business-standard.com). C'est, à ce jour, la plus grosse introduction de l'histoire. SpaceX viserait une levée de l'ordre de ~75 Mds$ — soit près de trois fois le record d'Aramco (source : builtin.com).
La barre SpaceX dépasse de loin tout ce qui a été fait. Pour replacer cela dans le contexte de la Partie 2 (le Hall of Fame) : Alibaba avait levé 21,7 Mds$ en 2014 (source : dealroom.net), SoftBank Corp 21,3 Mds$ en 2018 (source : dealroom.net), Facebook ~16 Mds$ en 2012. SpaceX, si l'opération se confirme aux montants évoqués, jouerait dans une catégorie à part.
La greenshoe (ou option de surallocation) permet aux banques de placer jusqu'à 15 % d'actions supplémentaires si la demande dépasse l'offre. C'est ce qui a fait passer Aramco de 25,6 à 29,4 Mds$ levés. Un mécanisme clé pour stabiliser le cours juste après l'IPO et capter une demande excédentaire. On l'a détaillé dans la Partie 1 (l'anatomie d'une IPO).
Ne confonds jamais les deux. La valorisation (~1 750 Mds$ pour SpaceX) est ce que vaut l'entreprise entière. Le montant levé (~75 Mds$) est ce que l'entreprise encaisse réellement en vendant une fraction de son capital. Sur ce dossier, SpaceX ne vendrait qu'environ 4 % de ses titres — mais ces 4 % suffisent à battre tous les records.
Une valorisation à 12 zéros, ça impressionne. Mais l'investisseur sérieux pose toujours la même question : combien de fois le chiffre d'affaires est-ce que je paie ? C'est le multiple de revenus (ou multiple d'ARR pour le SaaS). Plus il est élevé, plus le marché « préfinance » une croissance future qui n'a pas encore eu lieu.
| Société | Valorisation visée | Revenus annualisés | Multiple (×ARR) | Lecture |
|---|---|---|---|---|
| OpenAI | ~1 000 Mds$ | ~25 Mds$ | ~40× | Pari sur la domination IA |
| Anthropic | ~900 Mds$ | ~30 Mds$ | ~30× | +1 400 % de croissance, mais cher |
| Databricks | n.c. (privé ~62 Mds$) | ~5,4 Mds$ ARR | ~11× | Rentable, NRR > 140 % |
| Aramco (réf. 2019) | ~1 700 Mds$ | Revenus > 350 Mds$ | ~1×–2× | Profits massifs, multiple bas |
Multiples indicatifs calculés à partir des chiffres déclarés (sources : builtin.com, aifundingtracker.com, acquinox.capital). Les revenus « annualisés » (run-rate) ne sont pas des revenus audités sur 12 mois.
Payer 40× les revenus, c'est parier que l'entreprise va multiplier son chiffre d'affaires par plusieurs fois rapidement — et sans que la concurrence ne grignote ses marges. Si OpenAI à ~40× déçoit même légèrement sur la croissance, le « dégonflement » du multiple peut être brutal. À l'inverse, Aramco se payait ~1×–2× ses revenus car ses profits étaient immédiats et colossaux. Le multiple, c'est le thermomètre du rêve vendu au marché.
Dans un pipeline dominé par des entreprises qui brûlent du capital, Databricks détonne : c'est le seul dossier IA-data à présenter une rentabilité réelle. Trois chiffres résument sa solidité (source : acquinox.capital) :
Revenus récurrents annualisés, en croissance de +65 %. Un mix rare : taille ET vitesse.
Free Cash Flow positif : l'entreprise génère plus de cash qu'elle n'en consomme. Rare à ce stade.
Net Revenue Retention : ses clients existants dépensent 40 % de plus d'une année sur l'autre.
L'ARR (Annual Recurring Revenue) mesure les revenus récurrents annualisés — la colonne vertébrale d'un business SaaS. Le NRR (Net Revenue Retention) mesure combien la base de clients existante rapporte d'une année sur l'autre, désabonnements déduits. Un NRR > 100 % signifie que l'entreprise grandit même sans nouveau client. À 140 %, Databricks démontre une « machine » qui s'auto-alimente — exactement ce que les investisseurs IPO veulent voir.
La règle pédagogique à retenir : dans un mégacycle euphorique, la rentabilité est le meilleur filet de sécurité. Une entreprise déjà rentable ne dépend pas du bon vouloir des marchés pour se financer. CoreWeave, déjà cotée depuis mars 2025 (IPO à 40 $/action, 1,5 Md$ levé, ~23 Mds$ de valorisation — source : dealroom.net), illustre l'autre voie : une croissance fulgurante mais une dépendance forte au capex et à quelques gros clients. Deux profils, deux niveaux de risque.
Un pipeline aussi chargé est aussi un signal d'alerte. Historiquement, les pics d'IPO marquent souvent des sommets de cycle — pas des planchers. Voici ce que l'investisseur retail doit garder à l'œil :
| Risque | Pourquoi ça compte | Signal à surveiller |
|---|---|---|
| Lock-up expiry | Les initiés ne peuvent vendre qu'après 90-180 jours | Vague de ventes à l'expiration du lock-up |
| First-day pop excessif | Un +10 % sain (Aramco) vs un +80 % euphorique | Pop énorme = sous-pricing ou bulle |
| Multiples insoutenables | ~40×ARR exige une croissance parfaite | Premier trimestre qui déçoit la croissance |
| Concentration IA | Tout le pipeline parie sur le même thème | Retournement du sentiment IA global |
| Indigestion du marché | Trop d'offre de papier d'un coup | ~75 Mds$ (SpaceX) à absorber par le marché |
Le lock-up est une période (typiquement 90 à 180 jours après l'IPO) pendant laquelle les fondateurs, salariés et investisseurs early ne peuvent pas vendre leurs actions. À son expiration, une vague d'offre peut faire chuter le cours, même pour une bonne entreprise. C'est un piège classique : beaucoup de retail achètent au plus haut du « pop » du premier jour, puis se font rattraper par le sell-off du lock-up. On creusera la stratégie pour l'éviter dans la Partie 5.
Quand « tout le monde » entre en bourse en même temps et que les valorisations battent des records, ce n'est pas le moment d'acheter les yeux fermés au premier jour. C'est le moment d'être le plus sélectif : privilégier la rentabilité (Databricks), exiger un multiple justifiable, attendre l'expiration du lock-up, et ne jamais acheter sur le seul argument « c'est SpaceX / OpenAI ». La hype n'est pas une thèse d'investissement.
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