Un plan qui dit seulement quoi acheter est à moitié écrit. La variable qui décide de votre survie n'est pas le titre choisi — c'est le montant engagé. Cette partie transcrit les principes de gestion de portefeuille en règles chiffrées, opposables, inscrites noir sur blanc dans le document maître : combien risquer par trade, jusqu'où s'exposer, comment plafonner la corrélation et quand réduire la voilure.
Où nous en sommes. La partie 3 a fixé l'entrée, la sortie et l'invalidation — c'est-à-dire l'endroit où le stop se pose. Cette partie répond à la seule question qui reste : combien acheter sachant que le stop est posé là. Le sizing n'est pas une décision de fin de course, prise dans l'enthousiasme de l'idée ; c'est une règle arithmétique écrite à l'avance. Tout ce qui suit est illustratif et pédagogique — les chiffres servent l'apprentissage, jamais de recommandation d'achat.
La première ligne de la section « Risque » de votre plan n'est pas un titre, ni un secteur, ni un prix d'objectif. C'est une phrase comme celle-ci : « Je risque au maximum 0,75 % de mon capital sur une position. » Ce chiffre — appelé risque par trade ou R — est la brique élémentaire de toute la gestion du risque. Il transforme une décision émotionnelle (« cette idée me plaît, je mets gros ») en une opération mécanique.
Le principe rompt avec l'intuition du débutant, qui raisonne en montant investi (« je mets 5 000 € sur ce titre »). Le trader discipliné raisonne en montant risqué : la somme réellement perdue si le stop est touché. Ces deux montants n'ont rien à voir. On peut investir 10 000 € et ne risquer que 300 € si le stop est proche ; ou investir 2 000 € et risquer 600 € si le stop est lointain. C'est le risque, pas le notionnel, qu'on plafonne.
Le numérateur est le budget de risque en euros — ce que vous acceptez de perdre. Le dénominateur est le risque par titre — la distance entre l'entrée et le stop défini en partie 3. Diviser l'un par l'autre donne le nombre de titres à acheter. Le stop dicte la taille : c'est le sens de la flèche, et il est contre-intuitif. Plus le stop est loin, plus la position est petite.
Capital de 40 000 €, risque par trade fixé à 0,75 %. Budget de risque = 40 000 × 0,0075 = 300 €.
Dans les trois cas, la perte maximale reste 300 €. Le notionnel varie de 2 500 € à 10 000 €, mais le risque est constant. C'est exactement ce que le graphique ci-dessous illustre.
Pourquoi 0,5 à 1 % et pas 5 % ? Parce que les pertes consécutives sont inévitables — même un edge réel produit des séries de perdants. À 1 % par trade, dix pertes d'affilée coûtent environ 10 % du capital : douloureux, mais réparable. À 5 % par trade, dix pertes d'affilée effacent près de 40 % du capital, et il faut alors gagner +67 % pour revenir à l'équilibre. Le risque par trade détermine votre capacité à encaisser une mauvaise passe sans être anéanti.
Le piège du sizing inversé. Beaucoup de débutants choisissent d'abord le montant à investir, puis placent le stop « là où ça leur paraît raisonnable ». C'est l'ordre inverse du plan. L'invalidation (partie 3) vient en premier ; la taille en découle mécaniquement. Si le stop correct impose une position que vous trouvez trop petite, le problème n'est pas la taille — c'est que le trade ne mérite peut-être pas votre budget de risque.
Risquer 0,75 % par position est sain — tant qu'on n'en ouvre pas vingt en même temps. Le risque par trade gouverne une ligne ; l'exposition maximale gouverne le portefeuille entier. Sans ce second plafond, on peut respecter parfaitement la règle ligne par ligne et néanmoins se retrouver avec un pari géant sans s'en apercevoir.
Le plan écrit donc trois plafonds d'exposition, distincts et cumulatifs :
Somme des risques de toutes les positions ouvertes. Ex. : plafond à 4 % du capital — soit ~5 lignes pleines à 0,75 % chacune (la 6e dépasserait, sauf si certaines sont déjà sécurisées au point mort).
Plafond du nombre de lignes ouvertes (ex. 8). Au-delà, on ne suit plus rien correctement.
Plafond du risque concentré sur un secteur/thème (ex. 2 % max sur la tech). Évite le pari déguisé.
Le plafond clé est le risque total simultané : la somme des budgets de risque de toutes les lignes ouvertes. Si chaque position risque 0,75 % et que le plafond global est 4 %, alors le portefeuille ne peut pas porter plus de cinq lignes pleines au même moment (5 × 0,75 % = 3,75 % ; la sixième la ferait franchir, car 6 × 0,75 % = 4,50 % > 4 %). Ce n'est pas une limite arbitraire : c'est le scénario du « tout part de travers en même temps ». Si toutes les positions touchent leur stop le même jour — ce qui arrive lors d'un choc de marché — la perte est bornée par ce plafond.
Le graphique ci-dessus montre l'exposition cumulée d'un portefeuille au fil des ajouts, avec la ligne de plafond. Tant que la barre reste sous le trait, le plan autorise une nouvelle entrée. Dès qu'une entrée ferait franchir le plafond, la règle est sans appel : pas de nouvelle position avant qu'une autre ne soit fermée ou son risque réduit (stop remonté au point mort, par exemple).
Une position dont le stop a été remonté au point d'entrée (break-even) ne consomme plus de budget de risque : sa perte maximale est désormais nulle (hors gap). Elle libère donc de l'espace pour une nouvelle entrée. C'est ainsi qu'un portefeuille respire : on n'ouvre du neuf que lorsque l'ancien s'est sécurisé. Le plafond de risque total est dynamique, pas statique.
Voici l'illusion la plus coûteuse de la gestion du risque : croire qu'on est diversifié parce qu'on détient dix titres différents. Si ces dix titres sont NVDA, AMD, AVGO, MU, TSM, ASML, MRVL, ALAB, SMCI et ARM, vous ne détenez pas dix positions. Vous détenez un seul pari sur les semi-conducteurs et l'IA, dupliqué dix fois. Le jour où le thème se retourne, les dix lignes plongent ensemble.
10 positions corrélées = 1 seul risque. La corrélation transforme un risque « réparti » en risque concentré. Le plafond de risque total simultané de la section précédente devient une fiction si toutes les lignes bougent de concert : la somme des stops devient un effondrement coordonné, pas une série d'incidents indépendants.
Le plan écrit donc une règle de corrélation, qui plafonne le nombre — ou le risque cumulé — de positions appartenant au même cluster. Un cluster est un groupe de titres qui montent et descendent ensemble : un secteur (semis, banques régionales, minières or), un thème (IA, GLP-1, énergie nucléaire), ou un facteur macro commun (sensibilité aux taux, au dollar, au pétrole). C'est exactement le gate de corrélation décrit dans la série Piloter son Portefeuille : une porte qui refuse une entrée non pas sur la qualité du setup, mais sur la redondance qu'il introduit.
| Règle écrite (exemple) | Ce qu'elle empêche |
|---|---|
| Max 3 noms d'un même cluster ouverts simultanément | Le portefeuille « 10 titres = 1 pari » sectoriel |
| Max 2 % de risque cumulé par cluster | La concentration du budget de risque sur un seul thème |
| Si une nouvelle idée est corrélée > 0,7 à une ligne existante, elle compte comme un renfort, pas une diversification | L'auto-illusion de diversification |
| Pas deux earnings la même semaine sur deux noms du même cluster | Le double choc événementiel synchronisé |
En pratique, on n'a pas besoin de calculer des coefficients de corrélation tous les matins. Une classification manuelle par cluster suffit pour 90 % des cas : étiquetez chaque ligne (« Semis/IA », « Banques », « Énergie », « Or », « Défensif »), et comptez. Si trois lignes portent déjà l'étiquette « Semis/IA », la quatrième idée du même cluster est refusée par le plan — même si c'est le plus beau setup de la semaine. La discipline de corrélation se paie en occasions manquées ; elle se rembourse les jours de krach sectoriel.
Lien avec la partie 2. Votre edge (partie 2) attire naturellement vers les mêmes types de titres — c'est normal, un edge est spécialisé. Mais un edge concentré sur un thème produit mécaniquement des positions corrélées. La règle de corrélation est le contrepoids : elle vous laisse exploiter votre edge tout en bornant la casse quand le thème entier se retourne.
Les trois sections précédentes définissent l'état normal du portefeuille. Mais le marché traverse des phases anormales — drawdowns, régimes hostiles, fenêtres événementielles — où la taille « normale » devient dangereuse. Le plan doit pré-câbler sa propre défense : décider à froid ce qu'on fera à chaud. Une décision prise en pleine perte n'est pas une décision, c'est une réaction.
Trois familles de règles de réduction figurent dans le plan :
Le DD breaker : à −5 % sur le mois, on divise le risque par trade par deux. À −10 %, on stoppe toute nouvelle entrée.
Avant earnings, FOMC, CPI : alléger ou couper les lignes exposées. On ne pré-positionne pas un gros pari sur un coup de dé binaire.
En régime « risk-off » (VIX élevé, marché sous ses moyennes mobiles), on réduit le risque par trade et le nombre de lignes autorisées.
Le DD breaker (disjoncteur de drawdown) est la pièce maîtresse. Son principe : plus le portefeuille perd, plus il se met en retrait, automatiquement. C'est exactement la défense décrite dans Piloter son Portefeuille, transcrite en paliers chiffrés dans votre document. L'effet est double : il réduit la casse pendant une mauvaise passe, et — surtout — il empêche le réflexe destructeur de « se refaire » en augmentant la taille après une perte.
| Drawdown depuis le plus-haut | Risque par trade autorisé | Nouvelles entrées |
|---|---|---|
| 0 % à −5 % | 0,75 % (normal) | Oui, selon plafonds |
| −5 % à −8 % | 0,50 % (réduit) | Oui, mais conditions strictes |
| −8 % à −12 % | 0,25 % (minimal) | A+ uniquement |
| Au-delà de −12 % | 0 % (gel) | Aucune — revue du plan |
Au-delà du dernier palier, le plan n'ordonne pas seulement d'arrêter : il impose une revue. Un drawdown profond signale soit un edge qui s'est dégradé (le marché a changé de régime), soit une discipline qui a glissé (on a dévié du plan). Dans les deux cas, continuer à trader à pleine taille serait jeter de l'argent dans un trou. La pause forcée est une fonctionnalité, pas un bug.
Les paliers du DD breaker sont illustratifs. 5 / 8 / 12 % conviennent à un profil donné, pas à tous. Un trader plus court terme calibrera plus serré ; un investisseur de position, plus large. Ce qui compte n'est pas le chiffre exact mais le principe écrit : la défense est décidée avant la tempête, pas pendant.
Toutes ces règles n'ont de valeur que si elles tiennent en un seul endroit, relisible en trente secondes avant chaque trade. Le document maître comporte donc une section « Risque » autonome, gabarit ci-dessous. Vous la copiez, vous remplissez vos propres chiffres, et vous ne la rouvrez ensuite qu'à froid — jamais en pleine séance pour « adapter » une règle qui vous gêne.
La dernière ligne mérite un mot. Le levier n'augmente pas le rendement attendu d'un edge ; il multiplie la variance — gains comme pertes — et il accélère la ruine quand une série de pertes survient. Tant que le sizing à risque fixe n'est pas devenu un réflexe sur plusieurs centaines de trades, le levier transforme une erreur récupérable en erreur fatale. La règle écrite est donc « zéro », sans astérisque, pour débuter.
Toute cette arithmétique gagne à être automatisée. Un simple tableur élimine le calcul mental — et donc l'erreur — au moment où l'émotion est la plus forte : juste avant de cliquer. Les colonnes minimales :
Capital, risque %, prix d'entrée, prix de stop, cluster du titre.
Budget de risque (€), risque/titre, taille (titres), notionnel.
Risque total cumulé vs plafond, comptage par cluster, alerte si dépassement.
La cellule « taille » applique littéralement la formule de la section 1 : =(Capital*Risque%)/(Entrée-Stop). La colonne « garde-fous » somme les risques ouverts et passe en rouge si le plafond est franchi. À partir de là, le sizing n'est plus une décision : c'est une lecture. Vous saisissez l'entrée et le stop décidés en partie 3, le tableur rend la taille, et la seule question qui reste est binaire — le plafond global autorise-t-il cette ligne, oui ou non.
Le fil rouge de la série. Partie 2 = quels setups. Partie 3 = où entrer, sortir, s'invalider. Partie 4 = combien. Ensemble, ces trois sections forment le cœur opérationnel du plan : une fois écrites, chaque trade devient une exécution de règles, pas un acte d'inspiration. La partie 5 alimentera ce moteur en idées via la watchlist ; la partie 6 le mettra en routine.
Quatre questions pour vérifier que le sizing est devenu une mécanique et non une intuition.