Une rubrique du dimanche pour les portefeuilles qui n'ont pas de salle de marché. On y transforme une intuition en règle qu'on peut écrire, mesurer et déclarer fausse. On s'arrête à la simulation. Aucun ordre réel, aucune promesse.
Systématique veut dire une chose simple : la décision se réduit à une règle qu'une machine pourrait suivre sans vous demander votre avis. Pas « le marché me semble tendu », mais « si le prix clôture sous tel niveau, je réduis ». La valeur n'est pas dans un indicateur secret. Elle est dans le fait qu'on peut mesurer si la règle tient, et savoir exactement le jour où elle cesse de tenir.
Chaque dimanche, on prendra une idée qui traîne dans les forums et sur les réseaux, on l'écrira noir sur blanc, et on la passera au banc d'essai sur de vraies données. Une règle qui survit à ça devient une hypothèse chiffrée. Une règle qui n'y survit pas, on la jette. C'est tout le sport.
La borne de cette rubrique est aussi importante que son contenu. On va jusqu'à la simulation et au signal : on rejoue une règle sur l'historique, on publie la performance sans la maquiller, on montre à quel niveau on entrerait et où on sortirait. On ne va pas plus loin. Aucun courtier, aucun ordre engagé dans ces pages. L'écart entre une jolie courbe sur un écran et un ordre réellement exécuté est l'endroit précis où la plupart des « stratégies » meurent : frais, fiscalité, glissement, le prix qui bouge quand on passe l'ordre. On préfère nommer ce fossé plutôt que le cacher derrière un graphique en pente douce.
L'intuition dominante est fausse : gérer peu d'argent en Europe n'est pas un handicap, c'est un terrain de jeu. Un investisseur particulier agile, un peu à l'aise avec le code, dispose de quatre leviers qu'un mastodonte ne peut structurellement pas actionner.
Une petite ligne rentre là où un fonds étoufferait. Les valeurs peu liquides et les petites capitalisations sont hors de portée des gros porteurs, qui déplaceraient le cours rien qu'en entrant. Vous, non. C'est le seul avantage que l'argent ne peut pas acheter.
En France, le PEA et le PEA-PME laissent les gains composer sans être ponctionnés tant que rien ne sort. Pour une stratégie qui tourne les positions, différer l'impôt change mécaniquement la courbe. Un avantage de résident, pas de génie.
Les courtiers ouvrent leurs interfaces. Qui sait écrire trois fonctions peut coder une règle, la rejouer sur dix ans et la faire tourner tous les soirs, sans desk ni équipe. La compétence technique remplace ici le capital.
Entrer et sortir en un clic sans bouger le prix, se repositionner autour d'un résultat trimestriel le lendemain matin : un petit book fait ça en une minute. Un gros fonds met des jours à défaire ce que vous défaites en une séance.
Ces quatre leviers ne valent rien sans discipline. Un avantage structurel gaspillé par des décisions au feeling reste un avantage gaspillé. D'où la règle qui suit : le plus petit morceau de discipline qui existe, et le plus mesurable.
On commence par une règle de gestion du risque, pas de sélection. Elle tient en une phrase : n'être exposé que lorsque le prix clôture au-dessus de sa moyenne des 200 derniers jours ; sous cette moyenne, on s'écarte. Rien à interpréter. Un prix, une moyenne, deux états : dedans ou dehors. C'est la forme la plus dépouillée de ce qu'on appelle le suivi de tendance.
Pourquoi celle-là pour ouvrir ? Parce qu'elle vise le seul risque qui ruine vraiment un compte : le grand plongeon qu'on subit jusqu'au bout en espérant le rebond. Les pertes sont asymétriques, et cette asymétrie est de l'arithmétique, pas une opinion.
Une position qui perd 40 % doit ensuite gagner 67 % pour revenir à zéro. À −50 %, il faut doubler. Le but d'un filtre de tendance n'est donc pas d'attraper les sommets, personne n'y arrive deux fois de suite. Il est de ne pas rester assis dans la totalité d'une chute. La moyenne est une ligne en retard par construction : elle vous fait sortir tard et rentrer tard, et dans un marché plat elle vous ballotte d'un faux signal à l'autre. Voilà le marché qu'on passe : des frictions petites et fréquentes contre la protection du désastre rare.
Ce qui rend cette règle honnête, c'est qu'elle porte en elle sa propre condition d'échec. Elle est réfutée si, sur un test long, hors échantillon, couvrant plusieurs régimes de marché, une fois retirés les frais et l'impôt, elle n'améliore pas le rendement rapporté au risque face à l'achat-conservation. Ce n'est pas une croyance. C'est une phrase qu'on peut prouver fausse.
Première leçon de méthode, avant même le résultat : on ne teste que ce qu'on peut vérifier. L'historique de marché dont on dispose ici s'étend sur un peu plus d'un an. Sur un large indice d'actions américaines, le prix passe d'une clôture de 554,54 le 30 avril 2025 à 754,94 le 10 juillet 2026, soit environ +36 %. Dans l'intervalle, une seule vraie correction, d'à peu près −9 % début 2026, vite effacée. Une année qui monte n'est pas un test pour une règle défensive : elle n'a presque rien à défendre.
On a quand même appliqué la règle d'entrée « prix au-dessus de la moyenne 200 jours » titre par titre, sur un panier de dix supports liquides (indices larges, quelques grandes valeurs, or, obligations longues, secteurs), sur la fenêtre disponible. Voici les chiffres bruts renvoyés par le rejeu, sans arrondi flatteur.
Le chiffre à fixer n'est pas le rendement, c'est la perte maximale : près de 30 %. Appliqué naïvement, valeur par valeur, sur des titres individuels volatils, le filtre de tendance n'a pas protégé le portefeuille. Moins d'un trade sur deux gagne. Ce résultat n'est pas un accident : il démasque le folklore.
Un test faible qu'on présente pour ce qu'il est vaut mieux qu'un test brillant qu'on gonfle. Celui-ci est faible, et pour de bonnes raisons.
| La limite | Pourquoi elle compte |
|---|---|
| Échantillon court | Un peu plus d'un an, un seul régime, majoritairement haussier. Impossible d'y juger une règle censée servir dans les krachs. |
| Mauvaise application | Testée comme déclencheur titre par titre, alors que sa version défendable est un interrupteur sur un indice large. Deux règles, pas une. |
| Ni frais ni impôt | Le rejeu ignore courtage, fiscalité et glissement. On s'arrête à la simulation ; le coût réel viendra dans un épisode dédié. |
| Pas de hors échantillon | Un vrai verdict demande plusieurs décennies incluant 2000, 2008 et 2020, et une validation sur des données que la règle n'a jamais vues. |
Alors pourquoi publier un test qui ne conclut rien ? Parce que c'est exactement l'exercice de la rubrique. On pose une règle, on la confronte à ce qui est vérifiable, et on refuse d'inventer les vingt ans de données qui manquent pour raconter une belle histoire de 2008. L'épisode 2 fera le travail propre : la version interrupteur sur un indice large, sur historique long, contre l'achat-conservation, drawdowns des deux côtés bien en vue.