Deux trades peuvent finir au même prix et n'avoir presque rien en commun. L'un a frôlé votre stop avant de repartir, l'autre s'est envolé puis vous avez encaissé un tiers du mouvement. Le résultat ne dit rien de tout cela. Les excursions — MAE et MFE — mesurent ce que le trade a réellement traversé, et révèlent si vos stops et vos sorties sont calibrés ou simplement chanceux.
Dans la partie précédente, nous avons réduit chaque trade à un seul chiffre : son R-multiple. C'est puissant pour comparer des paris de tailles différentes, mais c'est aussi un résumé brutal. Un R-multiple ne raconte que le début et la fin de l'histoire — votre prix d'entrée et votre prix de sortie. Il efface tout ce qui s'est passé entre les deux.
Or c'est précisément entre les deux que se cache la qualité d'exécution. Considérez deux trades qui finissent tous deux à +1R. Le premier est monté en ligne droite : il n'est jamais repassé sous votre prix d'entrée, et au plus haut il valait +1,1R avant que vous ne sortiez à +1R. Le second a d'abord plongé à −0,9R — à un cheveu de votre stop — avant de se retourner, puis il a culminé à +3,4R avant de retomber jusqu'à votre sortie tardive à +1R. Même résultat. Deux trades radicalement différents. Le premier est propre. Le second a flirté avec la catastrophe puis abandonné l'essentiel d'un mouvement majeur.
Pour distinguer ces deux trades, il faut mesurer leurs excursions : jusqu'où le prix est allé contre vous, et jusqu'où il est allé en votre faveur, pendant toute la vie de la position.
MAE — Maximum Adverse Excursion. La perte latente maximale subie pendant la vie du trade : le point le plus défavorable que le prix a touché entre votre entrée et votre sortie. Sur un trade long, c'est le plus bas atteint ; sur un short, le plus haut. Le MAE est par convention exprimé comme un nombre négatif (ou en valeur absolue de perte).
MFE — Maximum Favorable Excursion. Le gain latent maximal atteint : le point le plus profitable que le prix a touché avant que vous ne sortiez. Sur un long, c'est le plus haut ; sur un short, le plus bas. Le MFE est un nombre positif.
Comme le R-multiple, les excursions se mesurent idéalement en unités de R — c'est-à-dire en multiples de votre risque initial (la distance entre votre entrée et votre stop d'origine). On peut aussi les noter en pourcentage du prix d'entrée. Le R est préférable car il rend les trades comparables entre eux quelle que soit la volatilité du sous-jacent.
Prenons un exemple chiffré complet, entièrement illustratif. Vous achetez une action à 100 €, stop à 96 €. Votre risque par action est donc de 4 € : c'est votre 1R. Pendant la vie du trade, le titre descend d'abord jusqu'à 97,20 €, puis monte jusqu'à 112 €, et vous sortez finalement à 106 €.
| Mesure | Calcul | Résultat |
|---|---|---|
| Risque initial (1R) | 100 − 96 | 4 € |
| MAE | (97,20 − 100) / 4 = −2,80 / 4 | −0,70R |
| MFE | (112 − 100) / 4 = +12 / 4 | +3,00R |
| R réalisé (sortie) | (106 − 100) / 4 = +6 / 4 | +1,50R |
Pour le lecteur qui raisonne en pourcentage plutôt qu'en R, les mêmes excursions se traduisent directement sur le prix d'entrée de 100 € : le MAE vaut −2,80 % (le titre n'a perdu que 2,80 € sous l'entrée) et le MFE +12,00 % (il est monté de 12 € au-dessus), pour une sortie réalisée à +6,00 %. Les deux unités décrivent le même trade ; le R les rend simplement comparables d'un titre à l'autre quelle que soit sa volatilité.
Ce trade gagnant raconte deux choses immédiatement. D'abord, il est descendu à −0,70R : votre stop à −1R n'a jamais été menacé de près, mais ce n'était pas non plus une promenade. Ensuite — et c'est le plus parlant — il a offert +3,00R de profit latent et vous n'en avez capté que +1,50R. La moitié du mouvement disponible vous a échappé. Un seul trade ne prouve rien ; mais répété sur des dizaines de positions, ce schéma devient une signature, et c'est exactement ce que les sections suivantes vont apprendre à lire.
Un trade qui finit à +1R après être passé par +3R de MFE n'est pas un « bon » trade : c'est un bon setup mal sorti. Inversement, un perdant à −1R dont le MFE n'a jamais dépassé +0,2R n'était peut-être pas une erreur de sortie, mais une entrée qui n'a tout simplement jamais fonctionné. Les excursions séparent la qualité de la décision du hasard du résultat — exactement ce qu'un journal sérieux doit isoler.
La question la plus utile que le MAE permet de poser est aussi la plus contre-intuitive : n'analysez pas le MAE de vos perdants — analysez celui de vos gagnants. Les perdants, par définition, ont fini par toucher leur stop ; leur MAE est forcément proche de −1R. C'est mécanique, ça n'apprend rien. Les gagnants, eux, sont ceux qui se sont retournés avant votre stop. La profondeur à laquelle ils ont plongé avant de repartir vous dit où vit réellement le danger.
Imaginez que vous compiliez le MAE de tous vos trades gagnants des derniers mois et que vous obteniez la distribution suivante, purement illustrative :
Que lire dans ces chiffres ? Plus des deux tiers de vos trades gagnants ne sont jamais descendus au-delà de −0,5R. Cela signifie que la zone entre −0,5R et votre stop à −1R contient surtout du bruit qui mène rarement à un retournement gagnant. Deux lectures s'opposent, et l'honnêteté impose de les présenter toutes les deux :
Si très peu de gagnants reviennent après −0,6R, un stop à −0,7R couperait quelques perdants plus tôt (perte réduite) en ne sacrifiant qu'une poignée de futurs gagnants. Le R moyen perdu diminue, l'expectancy peut monter.
Mais ces 8% de gagnants qui ont plongé jusqu'à −0,9R avant d'exploser sont souvent vos plus gros gagnants. Un stop trop serré les coupe juste avant le rebond — vous transformez vos meilleurs trades en petites pertes. Le coût est invisible dans le MAE, visible dans le MFE perdu.
C'est tout l'arbitrage du placement de stop, et il n'a pas de solution universelle. Un stop serré améliore le R moyen des perdants mais augmente la fréquence des sorties prématurées sur des trades qui auraient gagné. Un stop large laisse respirer les gagnants volatils mais alourdit chaque perte. Le MAE des gagnants ne tranche pas à votre place — il vous donne enfin les chiffres pour arbitrer en connaissance de cause, au lieu de déplacer votre stop au feeling.
Le nuage de points ci-dessous croise, pour chaque trade, son MAE (axe horizontal) et son R réalisé (axe vertical). Les gagnants sont en vert, les perdants en rouge. La zone grisée matérialise la fenêtre de stop candidate : si presque aucun point vert ne se trouve à gauche d'un certain seuil de MAE, c'est que resserrer votre stop jusqu'à ce seuil n'aurait sacrifié quasiment aucun gagnant.
Données illustratives. Chaque point est un trade : MAE en abscisse, R réalisé en ordonnée. La bande couvre la plage à conserver (−0,6R → 0) : la tronquer sacrifierait les 6 gagnants situés plus à gauche.
Le MAE des gagnants n'a de valeur statistique qu'au-delà de plusieurs dizaines de trades, et idéalement dans un régime de marché comparable. Recalibrer un stop sur dix trades, dont deux exceptions, c'est suroptimiser sur du bruit. Et un stop n'est jamais qu'un paramètre parmi d'autres : un stop plus serré exige souvent une entrée plus précise pour rester viable.
Si le MAE éclaire vos entrées et vos stops, le MFE éclaire vos sorties — et c'est souvent là que les traders rentables perdent le plus d'argent. Non pas en prenant des pertes, mais en abandonnant des gains. La mesure est simple : comparez, sur l'ensemble de vos trades, le MFE moyen (le meilleur point atteint en moyenne) au R réalisé moyen (ce que vous avez effectivement encaissé).
Supposons, à titre d'illustration, que vos trades gagnants affichent un MFE moyen de +2,8R mais un R réalisé moyen de +1,1R. L'écart est massif : en moyenne, le prix vous a offert près de trois fois votre risque, et vous en avez gardé un peu plus d'un. Vous laissez systématiquement +1,7R par trade gagnant sur la table.
Un taux de capture de 39 % signifie que vous transformez en cash moins de deux cinquièmes du mouvement que vos setups génèrent. Sur le papier, c'est une fuite énorme. Trois pistes concrètes émergent, mais aucune n'est gratuite :
Capturer 100 % du MFE supposerait de vendre pile au plus haut de chaque trade, ce qui est impossible : le MFE n'est connu qu'a posteriori. Pire, viser le sommet absolu transforme des gagnants en perdants, car le prix retombe avant que vous ne réalisiez le gain. L'objectif n'est pas 100 % de capture — c'est de faire monter un taux structurellement bas (disons 35–45 %) vers une zone plus saine (55–70 %) sans dégrader le win rate. Un trailing capture rarement le pic, mais il capture bien plus que +1,1R.
Le graphique suivant met côte à côte, par tranche de qualité de setup, le MFE moyen disponible (la barre claire) et le R réalisé moyen (la barre pleine). L'espace entre les deux est le profit laissé sur la table — la cible directe de votre travail sur les sorties.
Données illustratives. Barre claire = MFE moyen disponible. Barre pleine = R réalisé moyen capté. L'écart = profit non capté.
Les excursions mesurent le comportement du marché ; le slippage mesure la qualité de votre exécution. C'est l'écart entre le prix que votre plan prévoyait et le prix auquel votre ordre a réellement été exécuté — à l'entrée comme à la sortie, et tout particulièrement au déclenchement du stop.
Un exemple chiffré, illustratif. Votre plan prévoyait d'entrer à 50,00 € mais votre ordre au marché s'est exécuté à 50,12 € : slippage d'entrée de +0,12 €, défavorable. Si votre risque par action était de 1,00 € (1R), ce slippage représente à lui seul 0,12R de friction avant même que le trade ne commence. Au stop, c'est souvent pire : un stop prévu à 49,00 € exécuté à 48,85 € dans un marché qui décroche ajoute 0,15 € de perte, soit 0,15R supplémentaire. Mis bout à bout sur des centaines de trades, ce frottement ronge l'expectancy aussi sûrement qu'une série de petits perdants.
La parade structurelle est le choix du type d'ordre. Un ordre limité (limit order) garantit un prix maximal d'achat (ou minimal de vente) — au prix d'un risque de non-exécution si le marché ne revient pas vers vous. Sur les titres liquides et pour des entrées non urgentes, l'ordre limité réduit drastiquement le slippage. C'est le cœur de l'approche set-and-forget détaillée dans notre série « Investir quand on est salarié » : passer des ordres limités calmes le soir plutôt que de courir après le marché en séance, justement pour neutraliser cette friction d'exécution.
Mesurer le slippage dans le journal est trivial : une colonne « prix prévu » et une colonne « prix exécuté », à l'entrée et au stop. La différence, convertie en R, agrégée sur l'historique, vous dira si votre slippage moyen est négligeable (quelques centièmes de R) ou s'il dévore une part réelle de votre edge — et sur quels titres il se concentre.
Données illustratives. Distribution du slippage d'exécution en R. La masse devrait se concentrer près de zéro ; une longue queue défavorable signale un problème de liquidité ou de type d'ordre.
Tout cela ne sert à rien si la donnée n'est pas capturée. La bonne nouvelle : il suffit d'ajouter deux colonnes au journal construit dans la partie 1. La moins bonne : ces deux colonnes exigent de noter les extrêmes du trade, pas seulement son entrée et sa sortie — un effort réel, surtout sur les trades intraday rapides.
Ajoutez « MAE (R) » et « MFE (R) » à côté du R réalisé. Notez-les en R pour rester comparable entre tickers.
À la clôture du trade, repérez sur le graphique le plus bas et le plus haut atteints pendant la détention, puis convertissez en R.
Deux colonnes de plus : « prix prévu » et « prix exécuté » à l'entrée et au stop. La friction se révèle à l'agrégat.
Les excursions ne parlent qu'en distribution : MAE moyen des gagnants, taux de capture du MFE, slippage médian. Jamais sur un trade isolé.
Relever le plus haut et le plus bas d'un trade tenu plusieurs jours est facile : ces niveaux figurent sur n'importe quel graphique journalier. Pour le scalping ou le day trading très rapide, c'est plus laborieux et le bruit intraday rend le MAE moins lisible. Si vous débutez avec les excursions, commencez par vos trades de plusieurs jours : le rapport effort/information y est imbattable. Beaucoup de plateformes et de carnets de trades (TradesViz, Edgewonk, et certains brokers) calculent désormais MAE et MFE automatiquement à partir des données de séance — vérifiez avant de tout saisir à la main.
Avec ces colonnes en place, votre journal cesse de répondre à la seule question « ai-je gagné ? » et commence à répondre aux trois questions qui font progresser : mon stop est-il bien placé (MAE des gagnants), est-ce que je sors trop tôt (MFE vs R réalisé), et mon exécution coûte-t-elle cher (slippage). C'est la matière première de la revue structurée — l'objet de la partie 4.
Quatre questions pour vérifier que les excursions sont devenues un réflexe. Cliquez pour révéler la réponse.