Derrière chaque graphique, il y a une entreprise réelle avec des revenus, des coûts et des profits. Apprenez à lire un bilan, un compte de résultat et les ratios financiers essentiels pour évaluer la santé d'une entreprise.
Jusqu'ici, nous avons appris à lire les graphiques, les bougies, les figures chartistes, les indicateurs techniques et les setups de trading. Tout cela constitue l'analyse technique — l'étude du comportement du prix.
Mais il y a une autre dimension tout aussi importante : l'analyse fondamentale. Elle consiste à étudier l'entreprise elle-même — ses revenus, ses profits, sa dette, sa croissance — pour déterminer si son action est un bon investissement.
L'analyse technique répond à la question : "Quand acheter ou vendre ?" (timing)
L'analyse fondamentale répond à la question : "Quoi acheter ?" (sélection)
Les meilleurs investisseurs utilisent les deux. Warren Buffett sélectionne ses entreprises par l'analyse fondamentale. Les traders professionnels utilisent la technique pour le timing. Dans la partie 8, nous apprendrons à combiner les deux.
Actifs, passifs, capitaux propres — la photo financière
Revenus, coûts, bénéfice net — le film de l'année
Entrées et sorties de cash — la vérité nue
P/E, P/B, P/S, EV/EBITDA — comparer les entreprises
Deux philosophies d'investissement
Décoder les résultats trimestriels
Le bilan (balance sheet) est une photographie de la situation financière d'une entreprise à un instant T. Il répond à la question : "Que possède l'entreprise et que doit-elle ?"
Cette équation est toujours vraie, par construction. Si une entreprise possède 100 milliards d'actifs et doit 60 milliards, ses capitaux propres valent 40 milliards.
| Type d'actif | Exemples | Liquidité |
|---|---|---|
| Trésorerie (Cash) | Cash en banque, placements court terme | Immédiate |
| Créances clients | Factures envoyées mais pas encore payées | Semaines |
| Stocks | Marchandises, matières premières, produits finis | Variable |
| Immobilisations corporelles | Bâtiments, machines, véhicules, terrains | Lente |
| Immobilisations incorporelles | Brevets, marques, goodwill (survaleur d'acquisition) | Très lente |
Pensez à votre propre bilan personnel :
C'est exactement la même chose pour une entreprise, mais avec beaucoup plus de zéros.
| Type de passif | Exemples | Échéance |
|---|---|---|
| Dettes court terme | Factures fournisseurs, salaires à payer, impôts dus | < 1 an |
| Dette long terme | Emprunts obligataires, crédits bancaires | > 1 an |
| Provisions | Litiges en cours, garanties produits, retraites | Variable |
Les capitaux propres (shareholders' equity) représentent ce qui appartient aux actionnaires. C'est la différence entre ce que l'entreprise possède et ce qu'elle doit. Plus les capitaux propres sont élevés, plus l'entreprise est financièrement solide.
| Ratio | Formule | Ce qu'il mesure | Seuil sain |
|---|---|---|---|
| Current Ratio | Actifs CT / Passifs CT | Capacité à payer ses dettes à court terme | > 1.5 |
| Quick Ratio | (Actifs CT - Stocks) / Passifs CT | Idem mais sans les stocks (plus conservateur) | > 1.0 |
| Debt-to-Equity | Dette totale / Capitaux propres | Niveau d'endettement relatif | < 1.0 (varie par secteur) |
| Book Value per Share | Capitaux propres / Nombre d'actions | Valeur comptable par action | Compare au prix de l'action (P/B) |
Le goodwill (survaleur) est la différence entre le prix payé pour acquérir une entreprise et la valeur réelle de ses actifs. C'est un actif "fictif" — il ne vaut quelque chose que tant que l'entreprise acquise performe. En cas de dépréciation (write-down), le goodwill peut être réduit brutalement, ce qui fait chuter les capitaux propres. Méfiez-vous des entreprises dont le goodwill représente une part énorme des actifs.
Si le bilan est une photo, le compte de résultat (income statement / P&L) est un film. Il montre combien l'entreprise a gagné et dépensé sur une période (un trimestre ou une année).
| Ligne | Nom anglais | Ce que c'est | Ce qu'on regarde |
|---|---|---|---|
| Chiffre d'affaires | Revenue / Sales | Total des ventes de produits et services | Croissance d'une année sur l'autre (YoY) |
| Coût des ventes | Cost of Goods Sold (COGS) | Coût direct de production (matières premières, main d'oeuvre directe) | Évolution par rapport aux revenus |
| Marge brute | Gross Profit | Revenus − COGS | Marge brute % = Gross Profit / Revenue |
| Charges opérationnelles | Operating Expenses (OpEx) | R&D, marketing, salaires admin, loyers | Contrôle des coûts, efficacité |
| Résultat opérationnel | Operating Income / EBIT | Marge brute − OpEx | Marge opérationnelle % (la plus importante !) |
| EBITDA | Earnings Before Interest, Taxes, D&A | EBIT + amortissements/dépréciations | Proxy du cash-flow opérationnel |
| Bénéfice net | Net Income | Le résultat final après tout | EPS = Net Income / Nombre d'actions |
Les marges sont exprimées en pourcentage du chiffre d'affaires. Elles permettent de comparer des entreprises de tailles différentes :
Plus les marges sont élevées et stables, plus l'entreprise a un avantage compétitif (ce que Warren Buffett appelle un "moat").
L'EPS (Earnings Per Share / Bénéfice Par Action) est le ratio le plus surveillé lors des publications de résultats.
Quand une entreprise "bat les attentes" ou "manque le consensus", c'est de l'EPS qu'on parle. Les analystes de Wall Street estiment l'EPS avant chaque earnings, et le marché réagit violemment aux surprises (positives ou négatives).
| Scénario | EPS Attendu | EPS Réel | Réaction typique |
|---|---|---|---|
| Beat significatif | $2.50 | $2.80 (+12%) | +5% à +15% en after-hours |
| Beat modeste | $2.50 | $2.55 (+2%) | Réaction mitigée, dépend des guidances |
| Miss modeste | $2.50 | $2.45 (-2%) | -3% à -8%, surtout si guidance faible |
| Miss significatif | $2.50 | $2.10 (-16%) | -10% à -30%, dépend du contexte |
Les entreprises peuvent "gonfler" leur EPS par des rachats d'actions (buybacks). En réduisant le nombre d'actions en circulation, le même bénéfice net produit un EPS plus élevé. Vérifiez toujours si la hausse de l'EPS vient d'une vraie croissance des profits ou d'un simple rachat d'actions. Regardez aussi l'EPS dilué (diluted EPS) qui inclut les stock-options et les obligations convertibles.
Le bénéfice net peut être manipulé par des astuces comptables. Le cash-flow, lui, ne ment pas. C'est le mouvement réel de cash qui entre et sort de l'entreprise.
| Catégorie | Ce qu'elle mesure | Exemples | Ce qu'on veut voir |
|---|---|---|---|
| Cash-flow opérationnel (CFO) | Le cash généré par l'activité quotidienne | Ventes encaissées, fournisseurs payés, salaires versés | Positif et croissant |
| Cash-flow d'investissement (CFI) | Le cash dépensé/reçu pour les investissements | Achat d'équipements, acquisitions, vente d'actifs | Négatif = investit (bon signe) |
| Cash-flow de financement (CFF) | Le cash lié à la structure financière | Émission d'actions, emprunts, dividendes, rachats d'actions | Contexte-dépendant |
Le FCF est le cash restant après que l'entreprise a payé ses dépenses opérationnelles ET ses investissements. C'est le cash "libre" que l'entreprise peut utiliser pour verser des dividendes, racheter des actions, rembourser sa dette ou financer sa croissance.
Imaginez deux entreprises avec le même bénéfice net de 10 milliards :
L'entreprise A génère presque 4x plus de cash libre ! C'est pourquoi les entreprises de software sont souvent valorisées beaucoup plus cher que les industrielles — elles ont besoin de très peu de CapEx pour fonctionner.
Le bénéfice net et le cash-flow sont souvent très différents. Voici pourquoi :
| Élément | Impact sur le bénéfice | Impact sur le cash |
|---|---|---|
| Amortissements | Réduit le bénéfice (charge non-cash) | Aucun impact (pas de sortie de cash) |
| Créances clients | Comptabilisé comme revenu (vente faite) | Pas encore encaissé (cash non reçu) |
| Stock-based compensation | Charge qui réduit le bénéfice | Aucune sortie de cash |
| CapEx | Pas de charge immédiate (amorti sur plusieurs années) | Sortie de cash immédiate |
Si une entreprise affiche un bénéfice net positif mais un cash-flow opérationnel négatif de manière persistante, c'est un red flag majeur. Cela signifie que les profits sont "comptables" mais ne se traduisent pas en cash réel. Plusieurs fraudes comptables célèbres (Enron, WorldCom) ont été détectées en premier par des analystes qui regardaient le cash-flow.
Comment comparer Apple (3 000 milliards de capitalisation) avec une small cap à 500 millions ? C'est impossible en valeurs absolues. Les ratios de valorisation normalisent les chiffres pour permettre la comparaison.
Le P/E vous dit combien vous payez pour chaque dollar de bénéfice. Un P/E de 20 signifie que vous payez 20$ pour chaque dollar de bénéfice annuel.
| P/E | Interprétation | Exemples typiques |
|---|---|---|
| < 10 | Potentiellement sous-évalué OU en difficulté | Banques, énergie, secteurs en crise |
| 10-20 | Valorisation raisonnable | Industriels, consommation de base, utilities |
| 20-35 | Croissance attendue ou prime de qualité | Big Tech profitables (MSFT, AAPL) |
| 35-60 | Forte croissance pricée (exigeant) | Tech en croissance (NVDA, CRM) |
| > 60 | Croissance exceptionnelle OU bulle | Startups tech, hyper-growth, meme stocks |
| Négatif | L'entreprise perd de l'argent | Biotech, startups pré-profit |
Il existe deux versions du P/E :
Le marché regarde surtout le forward P/E car le prix d'une action reflète les anticipations futures, pas les résultats passés. Mais les estimations peuvent être fausses, donc vérifiez toujours les deux.
Le P/B compare le prix de marché à la valeur "réelle" des actifs de l'entreprise. Un P/B de 1 signifie que vous achetez l'entreprise à sa valeur comptable exacte.
Quand une entreprise n'est pas encore profitable (bénéfice négatif, P/E inutilisable), on utilise le P/S pour la comparer à ses revenus. Très utilisé pour les startups tech en forte croissance.
L'EV/EBITDA est le ratio préféré des analystes professionnels et des banquiers d'affaires car il est indépendant de la structure de capital (dette vs capitaux propres). Il permet de comparer des entreprises avec des niveaux d'endettement très différents.
| EV/EBITDA | Interprétation |
|---|---|
| < 8 | Potentiellement sous-évalué (secteurs matures, value) |
| 8-14 | Valorisation normale |
| 14-25 | Prime de croissance |
| > 25 | Forte croissance anticipée ou marché exubérant |
Acheter des entreprises en forte croissance, même si elles sont chères (P/E élevé). Paris sur la croissance future. Exemples : NVDA, AMZN, TSLA.
Acheter des entreprises sous-évaluées par le marché (P/E bas, P/B < 1). Paris sur la revalorisation. Exemples : banques, énergie, industriels.
Le meilleur des deux mondes : croissance solide à un prix raisonnable (PEG ratio proche de 1). La méthode de Peter Lynch.
Le PEG (Price/Earnings to Growth) ajuste le P/E par la croissance des bénéfices :
PEG = P/E / Taux de Croissance Annuel de l'EPS (%)
Exemple : NVDA avec un P/E de 40 mais une croissance EPS de 50% → PEG = 0.8 (sous-évalué !). Une utility avec un P/E de 15 mais une croissance de 3% → PEG = 5 (surévalué !).
Chaque trimestre, les entreprises cotées publient leurs résultats financiers. C'est le moment le plus volatil pour une action — des mouvements de +/- 10-20% en quelques minutes sont courants. Savoir lire un earnings report vous donne un avantage considérable.
Scénario fréquent : une entreprise bat les attentes sur le trimestre passé mais abaisse sa guidance pour le futur. Résultat ? L'action chute. Pourquoi ? Parce que le marché prix le futur, pas le passé. Un excellent trimestre passé avec des perspectives sombres est un mauvais signal.
À l'inverse, un miss modeste sur le trimestre avec une guidance relevée peut faire monter l'action.
| Mesure | Ce que c'est | Risque |
|---|---|---|
| GAAP | Résultats selon les normes comptables officielles (toutes les charges incluses) | Peut inclure des charges exceptionnelles qui masquent la vraie performance |
| Non-GAAP (Adjusted) | Résultats ajustés par l'entreprise (exclut certaines charges "non récurrentes") | L'entreprise choisit ce qu'elle exclut — peut embellir la réalité |
Certaines entreprises excluent la stock-based compensation (rémunération en actions) de leur EPS non-GAAP. Le problème ? La SBC est une vraie charge qui dilue les actionnaires. Tesla, par exemple, a longtemps affiché un "EPS ajusté" positif alors que l'EPS GAAP était négatif. Regardez toujours les DEUX chiffres et comprenez les ajustements.
| Période | Résultats couverts | Période de publication |
|---|---|---|
| Q1 | Janvier - Mars | Mi-avril à mi-mai |
| Q2 | Avril - Juin | Mi-juillet à mi-août |
| Q3 | Juillet - Septembre | Mi-octobre à mi-novembre |
| Q4 | Octobre - Décembre | Mi-janvier à mi-février |
Les grandes banques (JPM, GS, MS) publient en premier — elles donnent le ton. Ensuite viennent les big tech (AAPL, MSFT, GOOGL, AMZN, META) qui concentrent souvent les plus gros mouvements de marché. Enfin, les petites entreprises publient sur les semaines suivantes.
Conseil : n'achetez jamais une action juste avant ses earnings si vous êtes débutant. La volatilité est extrême et imprévisible. Attendez la publication, lisez les résultats, puis prenez votre décision calmement.
Vérifiez que vous maîtrisez les fondamentaux avant de passer à la valorisation.